| Psychanalyse ou psychologie des "Profondeurs" |
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| Mardi, 28 Avril 2009 01:29 |
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1- La genèse de la psychanalyse En cette année 1900 où Théodule Ribot, au Congrès de Paris, établissait le bilan dont il vient d'être question, paraissait le premier ouvrage décisif de Freud Die Traumdeutung (La science des rêves), dont l'écho fut alors très faible, mais qui devait finalement ouvrir à la psychologie une voie imprévue. Et c'est également celle où les Logische Untersuchungen de Husserl inaugurent une "analyse intentionnelle"qui aura elle aussi des répercussions, directes ou indirectes, très considérables sur les sciences psychologiques (L'importance de la pensée husserlienne, qui continue dans un certain sens l'entreprise phénoménologique de Hegel, mais avec le souci de ne pas "décoller" de l'expérience vécue, c'est-à-dire sans l'envol métaphysique de ce dernier, joue dans la culture contemporaine un rôle de premier plan, en tant que nouveau souci de rechercher le fondement même de la vérité; elle a profondément marqué les études psychologiques, où elle est venue dissiper des illusions quant à la facilité d'éliminer, en traitant du psychisme humain, les préoccupations philosophiques). La psychanalyse a donc aujourd'hui une histoire de soixante ans, au cours de laquelle elle s'est beaucoup nuancée et compliquée. La commémoration de la naissance de Freud, en 1957, est venue ajouter à une bibliographie énorme une quantité telle d'ouvrages et d'études que, devant ce foisonnement de pensées autour de celle de Freud, on éprouve le sentiment d'une gageure à en parler brièvement. Comme on le sait, le terme de psychanalyse, même référé exclusivement à Freud, désigne plusieurs choses. Méthode d'exploration du psychisme humain, en tant qu'il est considéré comme le théâtre de processus inconscients méconnus par la psychologie classique, elle est encore et surtout une thérapeutique pour le traitement de certaines névroses et psychonévroses. Enfin, par un élargissement indéfini, la psychanalyse a envahi tous les domaines de l'activité et de la culture humaines : caractérologie, pédagogie, esthétique, sociologie, histoire artistique et littéraire, mythologie, folklore, histoire des religions, histoire des civilisations. Freud, plutôt qu'il n'a découvert l'inconscient comme tel, eut le génie le découvrir et de décrire le rôle du psychisme inconscient. Nous avons rappelé que des philosophes du XIXe siècle ont affirmé bien avant lui la primauté de la vie instinctive, dévoilé à leur manière certaines des illusions propres à la conception intellectualiste du comportement humain. D'autre part, dans la seconde moitié du XIXe siècle, nombre de physiologistes, de neurologues, de psychologues, de médecins, qui s’intéressaient à l'hystérie, à l'hypnose et à la suggestion, ont bien vu que la vie psychique débordait singulièrement le champ de la conscience claire. A une époque où l'attention du grand public lui-même était attirée par les étranges manifestations qui déterminèrent l'apparition du mouvement spirite, puis des sociétés d'études psychiques, l'ainsi dit occultisme connut alors un renouveau d'intérêt des savants s'en occupèrent en le baptisant métapsychique (Charles Richet) et se mirent à étudier des phénomènes considérés jusqu'alors comme relevant de la superstition et du charlatanisme. On sait que cette reconnaissance officielle du psychisme inconscient a été illustrée par l’œuvre du médecin et philosophe Pierre Janet. Sa thèse de 1889 pour le doctorat ès lettres : L'automatisme psychologique, qui portait ce sous-titre " Essai de psychologie expérimentale sur les formes inférieures de l'activité humaine", marque une date importante dans l'histoire de la psychologie générale. L'auteur y voulait démontrer que des personnalités secondes, issues des régions inférieures du moi, pouvaient surgir chez un individu, lui faire exécuter certains actes, tels qu'écrire ou mouvoir des tables, sans qu'il eût aucunement conscience d'en être la cause. Mais qu'il y ait eu un climat d'époque, comportant d'ailleurs bien d'autres éléments (le bouleversement apporté par les théories évolutionnistes, l'essor considérable des sciences biologiques et physiques, l'instauration de la psychologie scientifique) ne diminue en rien l'originalité de Freud. Car son génie, en présence de faits qui attiraient l'attention des savants et passionnaient l'opinion, fut de comprendre le parti qu'on en pouvait tirer pour le traitement des névroses; de découvrir notamment que l'hystérique est un être qui souffre de réminiscences. On sait que ses réflexions dans ce domaine avaient été aiguillées par les observations d'un confrère neurologue très connu à Vienne, le Dr Joseph Breuer. Ce dernier, au cours des années 1880-1882, avait eu l'occasion de traiter une jeune fille atteinte de troubles hystériques : paralysies partielles, contracture, confusion mentale. Ayant observé que les symptômes s'atténuaient lorsque la malade se confiait à lui, mais que les confidences obtenues paraissaient réticentes, il avait eu l'idée de recourir au sommeil hypnotique ; et la reviviscence de certains souvenirs, dans cet état provoqué, avait entraîné la disparition des phénomènes morbides. Freud, spécialisé dans l'étude des maladies nerveuses, pensa qu'il devait chercher ailleurs qu'à Vienne les enseignements qui lui permettraient de perfectionner son savoir. "Au loin brillait le grand nom de Charcot." Au bénéfice d'une bourse de voyage, il se rendit à Paris, s'inscrivit comme élève à la Salpêtrière et entra en contact avec lui. Celui qu'on appelait déjà "le grand Charcot" s'occupait avec prédilection de l'hystérie, et ses élèves réussissaient à provoquer chez certains sujets, par suggestion hypnotique, des paralysies et des contractures. Lorsque Freud, rentré à Vienne, voulut renseigner la Société des Médecins sur ce qu'il avait vu et appris en France, ses collègues se récrièrent. Dans la ville qui avait jadis expulsé le "charlatan" Mesmer, de telles pratiques n'avaient pas bonne presse : "Les médecins des hôpitaux dans les services desquels je trouvais de pareils cas se refusèrent à me laisser les observer et à m'en occuper. L'un d'eux, un vieux chirurgien, s'écria : Mais, mon cher collègue, comment pouvez-vous dire de telles absurdités ! Hysteron (sic) veut dire utérus. Comment donc un homme peut-il être hystérique " ? Ce n'était là qu'une des premières manifestations de l'incompréhension, souvent empreinte d'hostilité et de répulsion, à laquelle Freud allait se heurter pendant une décennie. Il retourna quelques années plus tard en France, en 1889, mais cette fois à Nancy, pour y approcher "le vieux et touchant Liébault" et surtout Bernheim: "Je fus témoin des étonnantes expériences de Bernheim sur ses malades d'hôpital, et c'est là que je reçus les plus fortes impressions relatives à la possibilité de puissants processus psychiques demeurés cependant cachés à la conscience des hommes." Il fut particulièrement frappé par le curieux phénomène des suggestions dites post-hypnotiques, c'est-à-dire l'accomplissement par un sujet, à l'état de veille, d'un acte qui lui avait été suggéré dans le sommeil hypnotique, et à propos duquel, si absurde soit-il, son auteur manifeste un souci d'explication, cherche à lui attribuer une motivation consciente, comme s'il avait été déclenché de sa propre initiative. A nouveau rentré à Vienne, Freud renoua ses rapports avec le Dr Breuer, et les deux hommes associèrent pour un temps leurs travaux, écrivant en commun, au cours des années 1893-95, des études sur l'hystérie. Mais des divergences surgirent entre eux quant à l'interprétation des phénomènes étudiés, et leur collaboration fit définitivement rompue. Alors que Breuer attribuait l'inconscience de certains souvenirs à un état mental particulier et fortuit, engendré par certaines conditions (fatigue, accomplissement d'une tâche monotone...), Freud se persuada qu'il y avait un mobile profond à leur oubli et que la sexualité jouait là un rôle prépondérant (Il avait entendu à la Salpêtrière Charcot dire à Brouardel: " A l'origine de l'hystérie, il y a toujours quelque chose de sexuel. "). Aussi se préoccupait-il de trouver une méthode qui, moins tributaire de l'occultisme que l'hypnose, et d'une application plus aisée, lui permit de libérer chez ses malades de tels souvenirs perturbateurs. Une tentative infructueuse d'hypnotisme le mit sur la bonne voie. Sans être endormie, une patiente donna libre cours à ses pensées durant une séance, raconta en vrac ce qui lui passait par la tête, tout en témoignant d'émotions en rapport avec ce qu'elle exprimait. L'association libre était née, visant à obtenir du patient l'expression de tout ce qui lui vient à l'esprit, en général des images apparemment futiles, saugrenues ou scabreuses; moyen qui allait devenir la technique par excellence du traitement psychanalytique. Freud put observer, lorsqu'il demandait à ses patients de se rappeler les circonstances en rapport avec le trouble dont ils souffraient, que ces souvenirs étaient éveillés péniblement, que tout se passait comme si une résistance s'exerçait à leur endroit de la part du moi conscient. Aussi le problème qu'il affronta fut-il dès lors : comment déjouer cette résistance, par quel moyen accéder à ces zones obscures du psychisme dont l'entrée paraissait comme gardée par un censeur vigilant ? On sait que Freud eut l'idée de mettre à contribution le rêve. Et comme il lui apparut que dans les rêves la censure, si elle est assoupie n'est point disparue, et que les tendances inconscientes ne s'y manifestent que soigneusement camouflées, il s'efforça d'interpréter les songes, de déchiffrer ce qui se cachait sous leur déguisement symbolique. Cette recherche le conduisit à des découvertes sensationnelles : l'inconscient n'est pas seulement le réceptacle de souvenirs oubliés et honteux, refoulés par le moi et qui seraient relégués un peu à la manière de certains ouvrages dans l'enfer de la Bibliothèque Nationale, mais encore et surtout un foyer actif de désirs et de tendances vivaces, on lutte constante avec des forces qui tendent à les tenir on respect. Ce conflit des tendances lui apparut également dans ces anomalies de la vie quotidienne, que ses traducteurs appelleront les actes manqués : oublis, lapsus, erreurs de lecture ou d'écriture, méprises, maladresses, absences..., témoignant d'une intrusion des tendances inconscientes dans la vie concertée de tous les jours. C'est dans cette première phase constitutive de la psychanalyse, marquée par la publication du livre sur les rêves, puis par des ouvrages tels que Psychopathologie de la vie quotidienne (1901), Trois essais sur la théorie de la sexualité, Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient (tous deux de 1905), que les grandes découvertes de Freud ont vu le jour; théorie de la motivation inconsciente, de l'étiologie des névroses, du refoulement, de la résistance, du transfert qui s'établit entre le patient et l'analyste, et que Freud appellera "une intense relation affective". L'inconscient apparaît dans ses premières théories comme une sorte d'humus primitif, commun à tous les hommes, empli de tendances moralement déplorables, où plongent les racines des personnalités humaines. La prépondérance qu'il attribue alors à la sexualité justifie dans une certaine mesure le reproche de pansexualisme qu'on lui fit, et que le développement ultérieur de sa pensée rend caduc. Le principal élément du scandale fut suscité par son affirmation de la sexualité chez l'enfant, et de l'importance décisive du complexe d’œdipe dans la formation de la personnalité; accompagné de sa définition pas très heureuse - de l'enfant comme un pervers polymorphe, au gré d'un audacieux et paradoxal renversement du rapport généralement admis entre le normal et l'anormal. 2- Le développement du freudisme Les vues de Freud ont subi par la suite de profonds remaniements, celles notamment qui ont trait à l'angoisse et à l'étiologie des névroses ; sa dernière manière de considérer les instincts ne ressemble que peu à sa première théorie de la libido. Mais il reste que Freud a forgé ses meilleures armes au cours de ces quelque dix ans de travail acharné et solitaire qu'il qualifiera plus tard de "splendide isolement". En 1907, tout devait changer. Freud apprend qu'à Zurich le psychiatre Bleuler (à qui l'on doit la description de la schizophrénie), alors directeur de la clinique de Burghölzli, et son assistant Carl-Gustave Jung, s'intéressent à la science qu'il a créée. Des relations se nouent et, à Pâques de l'année suivante, les amis de la psychanalyse se réunissent on un Congrès à Salzbourg. Ils décident l'organisation régulière de telles rencontres, s'entendent sur la publication d'une revue, dirigée par Freud et par Bleuler, et dont Jung devient le rédacteur on chef: Jahrbuch für psychologische und psychopathologische Forschungen. Deux ans plus tard, en 1909, la Clark University de Worcester, pour le vingtième anniversaire de sa fondation, invite Freud à donner une série de conférences. Un deuxième congrès psychanalytique se réunit à Nuremberg, en 1910. La même année se fonde la Société internationale de psychanalyse, présidée par Jung, qui comptera bientôt des sections dans nombre de pays d’Europe et même au delà. En France, encore que Pierre Janet eût déclaré au Congrès international de Médecine, en 1913, que "la psychanalyse a rendu de grands services à l'analyse psychologique", la nouvelle science ne suscitera que fort peu d'échos avant la première guerre. Une des rares exceptions à ce manque d'intérêt initial est le livre que le professeur Régis et le docteur Hesnard publièrent en 1914 sur les psychonévroses. C'est en 1926 seulement que se constituera à Paris une Société psychanalytique, qui publie chaque trimestre une Revue française de psychanalyse. En l'année du congrès de Nuremberg, de nouvelles revues sont fondées : la Revue centrale de psychanalyse, rédigée par Adler et Stekel, puis par Stekel seul; et Imago, où des analystes non médecins H. Sachs et O. Rank, élargissent la méthode en l'appliquant aux diverses sciences de l'esprit. La psychanalyse, à cette époque déjà, compte d'autres adeptes de valeur, tels Ernest Jones, Karl Abraham et Sandor Ferenczi. Le troisième congrès, qui se tient à Weimar en 1911, est précédé par la dissidence d'Alfred Adler; il sera suivi par la rupture avec Carl-Gustave Jung. Désormais deux importantes écoles dissidentes vont encadrer celle de Freud la psychologie individuelle d'Adler, et la psychologie analytique de Jung. Si la guerre de 1914 vint forcément mettre un terme à l'expansion de la psychanalyse, elle allait lui fournir l'occasion d'éprouver l'insuffisance de la première conception freudienne du rêve comme satisfaction symbolique d'un désir refoulé; car les rêves de soldats atteints de névroses de guerre se rapportaient souvent aux expériences traumatisantes qui les avaient provoqués. L'essai publié par Freud en 1923, Das ich und das Es, marque un tournant essentiel de sa pensée, dans un sens esquissé déjà en 1920 par Jenseits des Lustprinzips. A côté du "principe du plaisir" qu'il considère comme essentiel dans son opposition au "principe de réalité" (les exigences de la vie rationnelle et sociale), Freud attribue désormais un rôle à ce qu'il nomme la compulsion de répétition, c'est-à-dire une tendance à répéter des situations antérieures, fussent-elles pénibles, comme si le rêveur cherchait à maîtriser les émotions suscitées par le traumatisme. Le terme désigne depuis lors, dans l'école freudienne, une tendance générale à répéter d'anciens modes de comportement. D'autre part, comme les névroses de guerre semblaient ressortir plus à la conservation de soi qu'à l'instinct sexuel, Freud dut admettre que les instincts de conservation sont également susceptibles de refoulement, qu'ils peuvent jouer un rôle dans l'étiologie de certaines névroses et entrer dans l'explication du comportement humain. Soucieux d'une théorie qui pût englober ces nouveaux aspects révélés par l'observation, il devait élaborer alors une interprétation de la personnalité totale, qui voit dans le caractère la résultante d'un compromis entre des forces antagonistes. Cette nouvelle théorie postule une distinction fondamentale entre deux types d'instincts les instincts de la vie, ou Eros, et les instincts de mort ou Thanatos. Les premiers enveloppent les exigences contradictoires de la conservation de soi et de la conservation de l'espèce. Les autres, les instincts de mort, visent à un retour à la stabilité de la matière inorganique. Ils seraient nés dans la matière vivante au moment où les forces cosmiques agissaient sur la matière inorganique pour créer des êtres vivants. Ainsi, bien que l'instinct de reproduction assure une continuité de la vie, la régression vers l'inorganique, comme conséquence des conditions qui l'ont vu naître, est pour ainsi dire inscrite dans la vie. L'admission de cet instinct de mort enraciné dans l'existence suscita maintes discussions, et des résistances chez les adeptes eux-mêmes du freudisme. Il devait conférer aux considérations sociologiques de Freud une coloration plutôt sombre. Dans des ouvrages tels que L'Avenir d'une illusion (1927) et Malaise dans la civilisation (1929), ces postulats biologiques grèvent l'analyse au détriment d'autres facteurs, économiques et politiques notamment, et interdisent une véritable dialectique de la vie culturelle. De toute façon, ce sont là des aspects de la doctrine freudienne qui témoignent avec le plus d'évidence du passage franchi de la psychopathologie à une véritable métaphysique - fût-elle à base matérialiste et scientifique. On peut considérer aussi dans une certaine mesure comme une vue de l'esprit la subdivision par Freud de la personnalité humaine en trois structures ça, moi et surmoi. Au début de la psychanalyse, le concept fondamental était celui de l'inconscient - dans une acception trop "chosiste". A partir de 1920, une bonne part de ce qui était attribué à l'inconscient devient le çà, qui apparaît bien dans un sens comme une réalité psychique inconsciente, mais à la limite si l'on peut dire, en tant qu'il est inséparable des processus organiques. Son unique fonction est d'opérer la décharge immédiate des excitations (énergie ou tension) déclenchées dans l'organisme par une stimulation interne ou externe. De cette masse de pulsions qui constitue le ça, postulée sans conscience organisatrice ou directrice, émerge lentement une étroite zone de conscience, le moi, qui se développe ensuite sous la contrainte sociale. Cependant une grande partie du moi existe, elle aussi, en dehors du champ de la conscience, encore qu'elle puisse y être ramenée en cas de besoin le préconscient ; outre celle encore qui est constituée par des expériences ou des sentiments ayant été l'objet d'un refoulement, et dont le rappel à la conscience est beaucoup moins aisé. D'autre part, le moi emprunte à la société, surtout par le truchement de la première éducation, certaines normes sous la forme d'images parentales qui s'incorporent à lui ; et c'est alors le surmoi, auquel Freud attribue la fonction de censure qu'il avait constatée dans les rêves, et un rôle important dans cette résistance qu'il avait décrite antérieurement. Dans cette phase subséquente de sa recherche, Freud s'intéresse beaucoup moins à la libido qu'aux activités du moi l'analyse devait s'en ressentir et porter toujours plus sur les moyens de défense utilisés par le moi - à la fois contre les pulsions du ça et contre le joug d'un surmoi parfois écrasant. Le problème qui demeure ouvert par la psychanalyse est celui de la distinction entre la conscience morale authentique et la pseudo-morale du "surmoi". L'ouvrage du Dr Charles Odier, de Lausanne : Les deux sources consciente et inconsciente de la vie morale témoigne d'une telle préoccupation que beaucoup d'épigones de Freud ne paraissent guère éprouver, pas plus que Freud lui-même. On sait qu'il s'intéressa également au problème de la création littéraire et artistique, qu'on lui doit notamment des psychanalyses de Léonard, de Michel-Ange et de Goethe, outre des études de psychologie collective et particulièrement de psychologie religieuse. Il avait cru observer depuis longtemps de curieuses analogies entre les actes obsessionnels et les rites religieux, la névrose obsessionnelle lui paraissant une sorte de religion privée, défigurée, et la religion "une névrose obsessionnelle universelle". L’étude à laquelle il s’était livré de la religion la plus ancienne : le totémisme et ses tabous (son livre Totem et Tabou remonte à 1913), le conduisit à une explication psychanalytique du phénomène religieux, de la moralité et des origines de la vie sociale. On ne saurait dire que les spéculations de Freud et de ses disciples soient toutes de nature à convaincre un esprit formé à la rigueur philosophique pour qui la cohérence et la rigueur démonstratives demeurent des valeurs cardinales, même si ces valeurs peuvent être, aux yeux des freudiens, qui sont orfèvres en cette matière, objet d'une réduction psychanalytique... Ce qui caractérise la doctrine de Freud, c'est d'avoir été construite pour ainsi dire à tâtons, au fur et à mesure d'une expérience médicale dont l'importance ne doit pas être sous-estimée, encore que la question se pose de la légitimité de donner une telle extension à des données qui ressortissent à la psychopathologie. Il est incontestable que Freud, en montrant que dans l'homme soi-disant raisonnable de la tradition classique, l'enfant survit toujours, a projeté une nouvelle lumière sur le drame humain. Son génie novateur l'a incité à rapprocher ainsi des phénomènes à première vue aussi différents que la mentalité du petit enfant et celle du primitif, le rêve, les délires des psychopathes, les rites religieux et les créations de l'artiste. Mais le procédé implique un renversement paradoxal du rapport généralement admis entre le normal, et l'anormal, et demande plus ample réflexion. On ne saurait douter que les maladies offrent à l'investigation scientifique un champ d'observations extrêmement précieux, en ce qu'elles éclairent des structures psychologiques profondes par un biais irremplaçable; mais l'écueil en l'occurrence - et Freud ne l'a guère évité - est de vouloir expliquer par lui toutes les activités de l'esprit. L'inversion proposée entre le normal et l'anormal se révèle particulièrement douteuse à propos de l'art et de ce que le freudisme appelle la sublimation, sans être en mesure de donner à ce terme une définition autre que verbale. 3- La psychologie individuelle d'Alfred Adler Comme Freud Israélite et Autrichien, Alfred Adler, né à Vienne en 1870, s'orienta lui aussi vers la neuropsychiatrie, après s'être momentanément spécialisé en ophtalmologie. Lorsqu'il fit, en 1901, la connaissance de Freud, son aîné de quatorze ans, les recherches du créateur de la psychanalyse sur l'étiologie de l'hystérie et des névroses, le passionnèrent et lui apportèrent un stimulant précieux. Mais il n'approuvait guère l'extrême importance que Freud attribuait alors à la sexualité. Dans son premier ouvrage de 1907 : Les infériorités organiques et leur retentissement psychique, il affirme déjà une conception originale. Mais c'est en 1911 seulement que se produisit la scission définitive. Depuis lors, aux côtés de la psychanalyse freudienne, coexistera la psychologie individuelle d'Alfred Adler, que son créateur propagera jusqu'à Sa mort, en 1937, par une activité intense, partageant son temps entre ses consultations, des cours et des conférences en Europe et aux Etats-Unis, des articles et d'importants ouvrages (Guérir et éduquer; Manuel de psychologie individuelle ; La connaissance de l'homme; Le tempérament nerveux). Alors que Freud était comme hypnotisé au début par sa découverte du rôle joué par la sexualité dans l'étiologie des névroses, Adler insista d'emblée sur les instincts dominateurs du moi et sur les innombrables rivalités qui en découlent. Contrairement à Freud, il était persuadé que la personnalité humaine implique une certaine finalité; que son comportement, au sens le plus large du terme, théorique et pratique, est toujours fonction d'un but orienté dès l'enfance. Il appelle plan de vie cette orientation fondamentale, bien antérieure au fameux projet fondamental de Sartre. Philosophiquement, Adler se situe lui aussi dans le courant de la pensée irrationnelle qui remonte à Schopenhauer. Sa parenté mentale avec des hommes tels que Nietzsche, Dilthey et Hans Vaihinger, est certaine; mais il s'en distingue par le caractère essentiellement pratique de ses propres préoccupations. Pour Adler, toutes les "valeurs" sont nées des besoins de la vie sociale, et la grande affaire est à ses yeux le développement d'un sentiment communautaire, capable d'harmoniser les exigences individuelles et celles de la société. Nietzschéen, il admet que la vie est une lutte. L'individu doit s'imposer de quelque manière, chercher à dominer d'une certaine façon. L'échec de cette tendance dominatrice congénitale engendre ce qui apparaît comme le leitmotiv de la psychologie individuelle le sentiment d'infériorité, auquel le nom d'Adler restera lié comme à celui de Jung l'inconscient collectif. Chez l'enfant, qui doit se dépasser sans cesse à un rythme accéléré, cette tendance dominatrice est particulièrement forte. Mais, comme la contrainte de son entourage l'oblige à réprimer ses désirs, un violent conflit des premières années est inévitable. Adler considère donc que le sentiment d'infériorité est naturel chez l'enfant, dont la faiblesse est réelle par rapport aux adultes ; mais qu'il doit disparaître avec le développement de la personnalité ; et il disparaîtra si le besoin d'auto-affirmation, dans ce développement, est satisfait d'une manière positive, c'est-à-dire socialement ou culturellement valable. A défaut, le sentiment d'infériorité se cristallise et devient complexuel. Pour Adler, toute infériorité a pour corollaire automatique la recherche d'une compensation, au niveau déjà de la vie physiologique. La compensation apparaît ainsi chez lui une notion clé, au même titre que celle du refoulement chez Freud. Lorsqu'un individu naît avec des organes déficients, avec une infériorité organique constitutionnelle, toute une série de processus inconscients se déclenchent, physiologiques et psychiques à la fois, visant à rétablir un certain équilibre, à engendrer un développement qui compense d'une manière quelconque cette infériorité. La libido freudienne, dans cette perspective, apparaît comme subordonnée à l'instinct de domination ; et le personnage de Don Juan, par exemple, s'expliquerait mieux par le rôle qu'y jouent la vanité et la volonté de puissance, que par l'érotisme comme tel. Adler pense d'ailleurs qu'il y a des Don Juan femelles, dont le comportement trahit l'intention de dominer et d'humilier l'homme, et il a décrit sous le nom de "protestation virile" l'attitude de certaines femmes - viragos ou amazones - qui peut conduire aisément à la frigidité ou à l'homosexualité. Il croit que le besoin de dominer, trouvant aussi l'occasion de s'exercer sous le couvert de la compassion et du dévouement, pousse des femmes à aimer un être faible ou infirme ; et il pense aussi que l'infériorité ressentie à cette époque de la vie joue un grand rôle dans les névroses si fréquentes à l'âge critique. Etant donné le rôle quasiment exclusif qu'Adler attribue à la visée compensatoire, il n'est pas étonnant que son interprétation des rêves diffère en tous points de celle de Freud. Il ne lui importe nullement de chercher en eux les traces d'un traumatisme initial, étant persuadé que tous les souvenirs oniriques sont évoqués par rapport à une projection vers un avenir proche ou lointain. Le rêve a pour sens, affirme-t-il, de préparer par des tâtonnements une voie à la supériorité désirée par le dormeur ; de créer en lui un certain état affectif, une manière d'entraînement inconscient propre à lui faciliter certaines difficultés rencontrées par son besoin particulier d'affirmation. La fixation d'un sentiment d'infériorité peut avoir des conséquences très diverses. Outre le cas d'une infériorité réelle, organique ou fonctionnelle, très souvent héréditaire, ou encore simplement conventionnelle (l’anomalie de l'enfant roux, par exemple, ou porteur de lunettes), elle peut avoir pour origine une éducation maladroite (parents tyranniques ou trop vaniteux, qui comparent sans cesse leurs enfants avec d'autres plus doués), ou une situation sociale frustrée (enfants de prolétaires notamment, dont le développement se heurte à des obstacles matériels et psychologiques), et particulièrement grave lorsqu'il s'agit d'orphelins abandonnés ou élevés par l'Assistance publique. Des circonstances particulières peuvent également jouer un rôle déterminant : l'introduction dans le cercle familial d'un nouveau venu, le plus souvent un petit frère ou une petite sœur, qui capte un intérêt dont l'enfant bénéficiait seul jusqu'alors. Inversement, un cadet pourra se sentir écrasé par ses frères ou sœurs plus âgés. Une telle nomenclature pourrait être considérablement allongée. Il suffit de comprendre, en l'occurrence, que ces diverses causes comptent moins pour Adler que leurs conséquences, qui entraînent la formation d'un certain plan de vie. Conséquences elles-mêmes nombreuses et variables, encore qu'elles puissent être ramenées à un dénominateur commun, et dont Adler a observé justement le caractère d’ambiguïté paradoxale. Car elles peuvent se manifester alternativement, parfois chez un même individu, par une timidité paralysante et une résignation excessive, ou par de la forfanterie et du bluff. Si tout être humain, selon Adler, pense et agit en fonction d'une finalité qui lui est propre, le névrosé est à ses yeux celui qui mobilise exagérément ses forces psychiques pour réagir à un sentiment d'infériorité; et cela dans un sens orienté le plus souvent par un but fictif de puissance et de supériorité. Si, son irrationalisme lui fait admettre que toute volonté constitue un effort de compensation au service des instincts de domination du moi, il considère que le besoin de compenser un sentiment d'infériorité est, chez les nerveux, à la racine même du vouloir et du penser. Adler a bien vu qu'une extrême susceptibilité est toujours le signe révélateur d'un sentiment d'infériorité, en ce qu'elle surgit chaque fois que la personne a le vague sentiment qu'on a mis le doigt sur le défaut de sa cuirasse. Dans le meilleur des cas, la compensation est positive, voire triomphante. C'est celui de l'individu qui, ayant affronté résolument son sentiment d'infériorité, l'a surmonté au point que le résultat est finalement supérieur à celui qu'il aurait obtenu si, mieux pourvu au départ, il s'était trop reposé sur un oreiller de paresse. Il y a certainement là une profonde vérité de la psychologie adlérienne, trop souvent méconnue de ceux qui attendent trop des fameux tests en matière d'orientation professionnelle. Car une tension de cet ordre échappe forcément à l'observation objective, recourut-elle aux instruments les plus subtilement perfectionnés. A cette sorte de surcompensation, considérée comme pleinement valable, Adler en oppose d'autres plus fréquentes, mais malheureuses, négatives. Compensations dissimulatrices c'est le cas de l'individu qui cherche toujours un alibi à ses dérobades devant des décisions susceptibles de blesser son amour-propre; qui prétexte son indolence naturelle, sa lassitude, ou se retranche derrière un " à quoi bon ? " d'esprit fort; ou de celui qui se complaît dans un héroïsme verbal, bluffe les autres et lui-même, tombe dans la mythomanie ou qui recourt à la médisance pour diminuer les mérites des autres, pour les nier dans leur supériorité. On n'en finirait pas d'énoncer les diverses formes de compensation dissimulatrice, visant à duper autrui et surtout soi-même, par une attitude ou par quelque prouesse compensatoire (excès de vitesse, bravades, paris stupides, beuveries d'étudiants, etc.). J'ai rappelé que le besoin de compenser, selon Adler, fournit en dernier ressort la clé des rêves. Il leur attribue comme fonction de satisfaire fictivement l'instinct de puissance, ainsi qu'en témoigne la mégalomanie, ce rêve éveillé, et observe que le délire somnambulique lui-même trahit ce besoin de domination (le fait de monter sur un toit). Les fugues d'enfants, dues selon Freud à la jalousie à l'égard du père, à l'hostilité éprouvée envers lui, manifestent - dans la perspective adlérienne - le besoin de sauver un moi menacé d'étouffement. Plus fréquemment, la fuite dans la volupté, avec le sentiment de puissance, d'échappement à soi qu'elle dispense, constitue un fantôme de compensation. D'autres formes compensatoires (exploitatrices) comportent elles aussi des modalités diverses, dont on ne saurait donner une liste exhaustive c'est l'enfant qui continue à mouiller son lit, comme s'il préférait être puni que de vivre dans ce qu'il éprouve comme de l'indifférence ; c'est le névrosé qui s'installe dans la maladie, comme s'il trouvait dans la tyrannie exercée sur son entourage une satisfaction dépassant la misère de son état. A la lumière de la médecine dite psychosomatique, aujourd'hui en plein essor, maintes idées adlériennes sont d'un grand intérêt; encore qu'elles paraissent trop radicales dans ce domaine en admettant que tous les troubles sont l'expression symbolique d'une certaine visée. De toute façon, Adler a le mérite d'avoir élaboré, bien avant Freud, une théorie de la personnalité totale; d'avoir mis en valeur, en montrant l'existence d'une finalité névrotique, les forces du moi et leur besoin d'expansion. Les freudiens lui ont reproché une méconnaissance du rôle de l'inconscient, une distinction très insuffisante entre ses processus et ceux de la conscience. Une telle distinction apparaît en effet comme tout à fait secondaire chez Adler, qui estime suffisante la constatation que le sentiment d'infériorité, lorsqu'il s'installe, suscite un malaise intérieur poussant l'individu à s'engager dans un certain type de compensation. Quoi qu'il en soit de ce problème particulier, un autre mérite de la psychologie individuelle est de rendre compte des facteurs culturels, en admettant le rôle d'infériorités conventionnelles. Il n'est guère douteux que, dans une société comme la nôtre, où la concurrence s'exerce avec une singulière âpreté, la femme se trouve placée dans une situation ambiguë, propre à favoriser chez elle ce refus de la féminité et de ses servitudes qu'Adler décrit sous le nom de protestation virile. Comparées aux idées freudiennes, celles d'Adler frappent par leur simplicité, par leur schématisme. Ce caractère peut apparaître comme un avantage ou un défaut. C'en est un aux yeux des freudiens, qui voient dans cette simplicité un simplisme. Un aspect positif de la psychologie adlérienne doit en tout cas être souligné sa démonstration qu'un individu, presque toujours, peut exploiter au maximum ses dons naturels et que l'essentiel est le courage avec lequel il affronte son infériorité, réelle ou conventionnelle. La vie même d'Adler constitue une illustration de sa théorie. Enfant chétif, il eut à exercer de bonne heure son énergie dans un sens qui devait lui permettre de surmonter cette faiblesse constitutionnelle. A l'école, il eut à surmonter de grandes difficultés. Ces conditions particulières inciteront Jung à expliquer par des différences caractérologiques les divergences de vue entre Adler et Freud : Freud, extraverti selon Jung, devait élaborer une théorie de la libido et attribuer une grande importance au transfert; Adler, introverti, devait mettre tout l'accent sur l'individu préoccupé de lui-même et de son propre dépassement. 4 - La psychologie analytique de Jung Fils de pasteur, d'origine bâloise, Carl-Gustave Jung est né dans le canton de Thurgovie en 1874. Après avoir étudié la médecine à Bâle, il se spécialisa en psychiatrie et s 'acquit bientôt une renommée par ses recherches expérimentales sur les associations d'idées. Au lieu d'attendre du sujet une expression toute spontanée, à la manière freudienne, il perfectionnait dans ce domaine un mode d'expérimentation inauguré par Wundt, et procédait à l'aide d'une centaine de mots (tête, rêve, femme, eau, chanter, etc.). Un de ces mots étant prononcé, le sujet devait lui en associer un autre aussi rapidement que possible (Jung mesurait le temps de réaction) et l'ensemble des réponses permettait au psychologue de diagnostiquer certains "complexes affectifs ". J'ai eu l'occasion de rappeler qu'il collabora étroitement avec Freud, pendant des années, à partir de 1907, alors qu'il travaillait avec Bleuler à la clinique zurichoise du Burghölzli (cette adhésion de la psychiatrie officielle de Zurich à la psychanalyse rompit le silence qui l'enveloppait). Mais des divergences devaient provoquer une rupture, nuancée avec Bleuler, décisive bientôt avec Jung. Ce dernier, dans son ouvrage Métamorphoses et symboles de la libido, critique les théories freudiennes qu'il juge trop étroites. Ses propres recherches dans le domaine de l'inconscient, en le persuadant que tous les rêves ne peuvent être expliqués par des désirs refoulés, l'incitent à entreprendre de lointains voyages, au cours des années 1921-25, en vue d’étudier sur place la psychologie des peuples primitifs (Afrique du Nord, Arizona, Nouveau-Mexique, Kenya). Les analogies qu'il découvre entre les contenus de l'inconscient d'un Européen moderne et certaines manifestations de la psyché primitive, le frappent et l'engagent à poursuivre ses investigations dans le domaine de l'ethnologie, de l'alchimie, de la psychologie et de la symbolique religieuses. Jung a dénommé psychologie analytique sa propre conception. Si cet adjectif témoigne de sa dette de reconnaissance à l'égard de la psychanalyse, celui de " synthétique "eût marqué mieux l'orientation fondamentale et les préoccupations qui la caractérisent. Car intérêt de Jung est constamment dirigé sur la complexité de l'âme humaine, sur le psychisme comme totalité. Dans son grand ouvrage de 1921, Les types psychologiques, il pose les fondements d'une caractérologie qui lui permet de " désabsolutiser " les théories contrastantes de Freud et d'Adler. Freud, extraverti selon Jung, devait élaborer une théorie de la libido objectale, attribuer au transfert des affects sur le psychanalyste une importance essentielle; Adler, introverti, qui eut à mobiliser très tôt son énergie pour triompher d'une faiblesse constitutionnelle et de grandes difficultés scolaires, devait mettre l'accent exclusif sur l'individu préoccupé de lui-même et de son propre dépassement. De telles différences caractérielles, selon Jung, reconduisent à la considération du psychisme normal, dont les théories freudienne et adlérienne - déliantes et réductives - ne rendent compte que partiellement. Sans dénier aucunement la valeur d'une thérapeutique permettant de libérer l'énergie psychique de la forme inférieure et inutilisable qu'elle revêt dans la névrose, il considère comme essentiel le problème de son utilisation, sa propre expérience médicale l'ayant conduit à penser que cette énergie peut se montre rétive aux injonctions du conscient, que son caractère est capricieux, tant sur le plan individuel que collectif. La psychologie jungienne, énoncée par plus de deux cents ouvrages et articles, est touffue, et il est très malaisé d'en caractériser brièvement les notions fondamentales celles d'ombre, de persona, d'anima, d'animus, de Soi. L'ombre est le contenu de l'inconscient personnel, qui apparaît chez Jung comme le revers de nos vertus; elle est en somme ce que nous-même refusons de nous-même et qu'il faut bien un jour admettre; car la réalisation de soi, telle que Jung l'entend, implique une réconciliation avec cet aspect refoulé de la personne. Cette intégration de l'ombre constitue un aspect essentiel de la thérapeutique jungienne. C'est elle qui, selon les analystes de l'école, suscite au cours du traitement la transformation de certains rêves; au moment où les archétypes, modèles millénaires du développement de la psyché, remplacent les désirs égoïstes du moi, où des images nouvelles apparaissent. L'accès est alors ouvert aux profondeurs du psychisme, d'où surgit quelque chose d'essentiel. C'est pourquoi la théorie jungienne distingue deux types de rêves ceux qui expriment les conflits du sujet lui-même, et ceux, les "grands", qui émanent des archétypes et témoignent d'un approfondissement de la vie spirituelle. Quant à la persona, elle est le masque de l'individu socialisé, le personnage que l'on joue, l'aspect déformé et partiel de l'anima. Jung admet que l'ensemble des motifs qui constituent celle-ci, souvent inavoués, sont surtout d'ordre sexuel. Mais il pense aussi que l'être masculin est psychiquement complété par un idéal inconscient de féminité, qui détermine son comportement; et que la femme, inversement, porte en elle un idéal secret de virilité, l'image idéalisée de l'homme désiré, la tendance à s'identifier à lui avant même de l'avoir rencontré. Aux pulsions sexuelles du ça freudien, Jung substitue donc une polarisation établie chez tout être humain entre son propre sexe et l'idéalisation imaginée et personnifiée de l'autre. S'il est question chez le psychologue suisse des réactions d'ordre biologique, primitives, sous-jacentes au fonctionnement du psychisme humain, il semble que l'histoire de la vie commence pour lui à partir de l'inconscient collectif, dont les archétypes sont hérités avec la structure cérébrale et en représentent en somme l'aspect psychique; ils sont "des formes prises par les instincts", de sorte que l'homme, à défaut d'idées innées, hérite de tendances à penser selon certaines lignes de force inconscientes. Aussi le but est-il pour Jung de libérer l’âme, qui demeure à ses yeux subconsciemment déformée tant que l'image idéale qui l'anime (anima ou animus) n'est formée que des souvenirs dus aux interdictions parentales (surmoi freudien). Il s'agit de purifier l'inconscient des souvenirs obsédants qui empêchent la disponibilité de l'énergie psychique, qui maintiennent l'individu dans une perpétuelle contradiction entre ses désirs conscients et des suggestions inconscientes. D'une manière générale, le comportement névrotique est pour Jung le signe d'une désunion essentielle entre les exigences opposées de la nature et de la culture. Le névrosé tend à faire sienne une morale qui lui pèse et dont il voudrait en même temps se libérer, et il vit ainsi déchiré par un perpétuel conflit. L'expression du langage courant se chercher, se trouver soi-même, éclaire quelque peu le but visé par Jung, pour qui l'intégration de la personnalité, garante de la santé psychique, implique l'instauration de justes rapports avec cette source énergétique intérieure que constitue l'inconscient collectif. Une intégration qui n'est pas sans rappeler la classique "harmonisation des tendances". Car elle consiste bien à intégrer les désirs dans un ensemble pourvu d'une signification. C'est ainsi que Jung a fini par introduire, à la place du surmoi freudien, ce qu'il considère comme la véritable instance inconsciente, le soi, qui lui apparaît comme "le centre inconnu et tant recherché de la personnalité ", le "point indéfinissable ou se réconcilient les antinomies". Et comme le soi est un état individuel, représentant le degré de sublimation dont un individu est capable, c'est à l'inconscient collectif qu'est dévolu le rôle de support des images mythiques et archétypiques. Il faut admettre que ces modèles, ces prototypes de l'expérience humaine, cachés dans les couches profondes de notre psychisme, influencent nos pensées secrètes et notre vie émotionnelle au plus haut point. Pour les freudiens, ces archétypes ne peuvent que constituer une entrave, puisqu'on ne saurait délier ou dissoudre des complexes d'images admis comme des réalités supraindividuelles. Aussi reprochent-ils à Jung et à ses disciples de substituer à une véritable analyse la contemplation de ces prétendues structures archétypiques. Ils pensent que les pulsions du ça peuvent être modifiées par une analyse profonde et reprochent à Jung de se borner à en rendre la présence moins angoissante, en la dépouillant de tout caractère individuel; en minimisant par exemple le complexe oedipien au profit d'une entité vide : l'image collective de la mère, sécurité et refuge par excellence, que symbolisent des images telles que la niche, la coquille, la mère nature, l'eau profonde... A leurs yeux, un tel procédé peut bien avoir pour effet d'exorciser en surface la menace qu'ils attribuent au ça, mais non point de résoudre le conflit profond qui s'y lie ; il serait tout juste bon à renforcer artificiellement certains aspects du moi, par l'amplification des rêves au cours du traitement, et par le travail demandé au patient entre les séances. On peut observer pourtant, à propos de l'interaction entre l'analyste et l'analysé, admise très tôt par Jung, que les adeptes du freudisme n'admettent plus guère aujourd'hui la neutralité rigoureuse qui était de règle dans l'école, et que nombre d'entre eux penchent pour un dialogue entre analyste et analysé. L'opposition faite à Jung sur ce point perd donc de son acuité. Mais il n'en subsiste pas moins une opposition doctrinale que les freudiens, persuadés qu'ils détiennent le secret de l'analyse "profonde", attribuent au caractère artificiel de la thérapeutique jungienne, laquelle peut bien avoir à leur avis pour effet de permettre à des gens âgés de se raccrocher à quelque chose, mais non pas d'obtenir une véritable transformation du patient. Sans prétendre le moins du monde trancher entre les deux écoles sur le plan thérapeutique, il est loisible d'observer que l'analyse à la mode freudienne, longue et par là coûteuse, excluant les personnes âgées, est d'une application bien restrictive. Affirmer théoriquement que la situation infantile joue un rôle primordial dans la genèse d'une névrose est une chose. Autre chose est de soigner un être aux portes de la vieillesse, qui souffre de conflits ou sombre dans la dépression. Or, les jungiens sont persuadés que l'entrée en contact avec les images et les symboles énergétiques de l’"inconscient collectif", qu'ils tiennent pour la source vive de la force psychique, est bienfaisant au moment où l'on doit, par la force des choses, apprendre à renoncer. Même si la méthode jungienne, par cela même, constitue plutôt une initiation, une école de sagesse dont l'histoire nous offre bien d'autres exemples, qu'une thérapeutique répondant aux exigences d'une certaine science d'ailleurs fluctuante, il n'y a pas lieu de la dévaloriser pour autant. Jung estime pour sa part que les psychologues ne disposent encore d'aucun point de repère vraiment solide, et que l'essentiel est de rejeter tout dogmatisme méthodologique. Mais, s'il se préoccupe d'embrasser la vie psychique dans sa complexité vivante, et non pas soumise aux conditions du laboratoire, il ne prétend pas moins s'en tenir exclusivement sur le terrain des faits et de la pratique, ne pas déborder le domaine de la psychologie comme science, et se défend théoriquement de toute incursion dans la spéculation philosophique. C'est pourquoi ses recherches, qui engendrent un nombre impressionnant de faits et d'hypothèses, ne sont pas vraiment systématisées. Cet empirisme délibéré apparaît comme paradoxal en ce qui concerne en particulier la vie religieuse, qu'il considère comme une réalité sui generis essentielle à l'équilibre du psychisme humain; mais sans se prononcer, par volonté précisément de s'en tenir à l'expérience, sur ses fondements ontologiques. La psychologie de Jung, à cet égard, introduit un élément nouveau dans la "nouvelle" psychologie. Il admet que le prêtre ou le pasteur sont mieux habilités que le médecin en matière de spiritualité, ce qui pose un problème sur le plan thérapeutique, les freudiens estimant en général qu'une intervention religieuse est susceptible d'augmenter la répression d'une émotion refoulée et perturbatrice. Sur le plan théorique, comme il est naturel, des auteurs plus désireux de certitude métaphysique ont entrepris - textes à l'appui - de tirer le jungisme du côté de leur propre croyance. Tentatives infructueuses, et pour cause. Elles ont valu à Jung les étiquettes les plus contradictoires : théiste, athée, gnostique, agnostique, mystique, matérialiste... Ces confusions et ces malentendus, inévitables dans l'état actuel des choses, prouvent seulement que l'empirisme de Jung, sur le terrain et dans le sens où il s'exerce, ne saurait satisfaire un esprit spéculatif. Mais quel que puisse être le verdict de l'avenir quant à la portée des vues jungiennes, il confirmera sans doute que le psychologue suisse a eu le grand mérite d'approfondir et d'enrichir la découverte initiale de Freud : celle de la fonction symbolisante de l'inconscient. Car il a ouvert hardiment dans ce domaine des perspectives insoupçonnées et susceptibles d'un élargissement indéfini, qui obligent à remettre en question bien des aspects du psychisme humain trop négligés jusqu'alors, par le positivisme en particulier. De l'avis de Charles Baudouin, " Si Jung n'est pas toujours clair, au gré de ses lecteurs, c'est qu'il ne cède justement pas au goût prématuré de l'abstraction, qui classifie en simplifiant, en schématisant ; il traîne avec l'idée, de peur de l'appauvrir, tout un amalgame de réalité humaine, naturelle, illogique, " prélogique " à laquelle elle adhère intimement. C'est lourd peut-être, mais c'est riche et vrai... Il a réintégré, dans la psychanalyse matérialiste d'hier, l’"âme" naguère refoulée; mais s'il a pu le faire efficacement, sainement, c'est bien parce que nul, plus que lui, n'a su conserver ce que Nietzsche appelait "le sens de la terre". http://www.megapsy.com/Histoire_psycho/
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